Dominique Mancinelli-Merrill : la première chanteuse de Gigi

Inconnue au bataillon en France (et pour cause, son nom n’était pas crédité au générique), c’est de zéro que nous sommes partis pour retrouver l’interprète du tout premier générique de Gigi. Surnommé parfois « Le monde magique de Gigi », ce générique est une des productions cachées de Haim Saban (Ulysse 31, Les Mystérieuses cités d’or, Inspecteur Gadget…). Il a été diffusé lorsque la série est arrivée dans l’émission Vitamine, avant d’être remplacé par un second complètement différent (chanté par Maryline Lahcène) à partir de 1986.

Après une très longue enquête qui s’est étalée sur plusieurs années, nous avons enfin un nom à mettre derrière cette chanson : Dominique Mancinelli-Merrill. Nous l’avons retrouvée du côté de Los Angeles ! C’est avec enthousiasme que cette chanteuse française, par ailleurs enseignante en langues étrangères, a accepté de témoigner sur cette aventure, nous dévoilant pour la même occasion d’autres de ses travaux.

L’interview

Bonjour Dominique ! Quand et comment êtes-vous devenue chanteuse ?
Je suis née à Versailles, en France, en 1951. Lorsque j’avais 5 ans, nous sommes partis nous installer à Los Angeles. Ma mère étant professeur de français et de piano, je l’accompagnais parfois en chantant, chose que j’ai aimé pratiquer depuis toute petite. Mon père a des origines italiennes et espagnoles et il parlait un peu arabe. Ayant beaucoup voyagé dans le cadre de son travail, il m’a suggéré d’apprendre l’italien. Je suis devenue enseignante en langues (français, anglais et espagnol) pour adolescents et jeunes adultes en rejoignant le Los Angeles Valley Collège. Je suis pour le métissage et la diversité, c’est ce qui fait la richesse des êtres humains, comme les rencontres et les échanges culturels qui m’ont toujours passionnée. Et je veux continuer de m’épanouir, d’apprendre et connaître encore et toujours. Je suis très curieuse, je lis beaucoup et suis assez touche à tout. J’ai 69 ans, mais dans ma tête, c’est comme si j’en avais 18 (rires !).  En plus de mes cours, je me produisais en chantant parfois comme choriste pour des groupes de rock, le week-end, dans certains bars et soirées de Californie. J’ai toujours gardé la musique comme une passion, mais comme vous le savez, il est difficile d’en vivre en ne faisant que cela. Les cours m’ont alors apporté une certaine stabilité financière…

Comment avez-vous intégré l’équipe de Haim Saban ?
Mes souvenirs sont assez flous. De mémoire, je crois qu’une amie venue à Los Angeles connaissait Noam Kaniel et Yves Martin (Lionel Leroy). Elle me les a présentée lorsque je me produisais lors d’un show case dans un bar. À partir de 1981, j’ai commencé à travailler avec Noam, Haim Saban et Shuki Levy. Comme je savais parler plusieurs langues (français, italien espagnol), ils m’ont embauchée pour accompagner des enregistrements mais aussi pour chanter. Ils avaient besoin de ce savoir faire pour les aider à traduire, ou à affiner certaines paroles de chansons, J’ai dû croiser Haim Saban trois fois dans ma vie parce qu’en tant que businessman, il courrait déjà beaucoup ! Il m’impressionnait et je me souviens d’une soirée que j’ai passée chez lui où j’avais été conviée avec d’autres artistes présents. Grace à Noam, j’ai pu rencontrer Shuki Levy, ainsi que sa femme de l’époque, l’actrice Deborah Shelton.

Comment en êtes-vous venue à interpréter le premier générique de Gigi dont les paroles sont signées Jean-Pierre Jaubert (qui a aussi écrit le second générique) ?
Par l’intermédiaire de Noam qui était encore un jeune étudiant, Haim Saban et Shuki Levy (sous les pseudonymes de Kussa et de Robin Mannix pour la maison de disques Carrère, NDR) m’ont proposé de chanter ce générique. Comme je maîtrisais couramment le français et que j’aime la musique, cela ne me faisait pas peur. On m’avait donné quelques indications sur le dessin animé. Shuki Levy parlait américain, mais avec son assistant, Noam, on se parlait plutôt français entre nous. Comme je donnais mes cours en journée, nous avons enregistré le générique le soir, durant deux bonnes heures. Je me souviens qu’ils accéléraient souvent la bande ensuite, que ce soit pour Gigi ou pour d’autres génériques, afin que nos voix paraissent disons plus aiguës et enfantines pour le jeune public.

Comment se fait-il que vous ne soyez pas créditée sur le disque 45 tours édité chez Carrère ?
C’était une coutume courante chez Saban Records, comme ailleurs à l’époque, de chanter anonymement. J’étais jeune, je faisais moins attention aux contrats et pour moi, c’était une belle opportunité de travailler en studio. J’ai donc signé une décharge et cédé tous mes droits d’interprète dans le cadre d’une prestation unique sans savoir vraiment ce qu’il en adviendrait. En même temps, on ne m’a pas forcée. Plus tard, pour d’autres collaborations, je me suis entourée d’un avocat qui me disait «  Attention, il ne faut pas céder vos droits et signer n’importe quoi », mais je n’ai pas de regrets. De plus, Saban autant que Shuki, Noam et toute l’équipe ont été tout à fait adorables et gentils avec moi. Je n’en garde que de bons souvenirs. Le seul truc qui m’ennuie aujourd’hui c’est la confusion quand je vois, par exemple, en France que le nom Cynthia m’est attribué, depuis apparemment de très nombreuses années. C’est un peu plus embêtant…

Vous attendiez-vous à ce que Gigi connaisse un tel succès et qu’on vous en parle encore 35 ans plus tard ?
Absolument pas et cela me fait très plaisir de voir qu’en France, comme en Italie, cette série japonaise pour les enfants soit devenue aussi populaire ! D’ailleurs, à ce propos, j’ai une anecdote. Lors de l’un de mes voyages en France en 1985, je me trouvais chez une amie dans sa cuisine quand j’ai soudainement entendu ma voix à la télévision puisque le dessin animé était alors programmé. Cela m’a fait une impression étrange et j’ai dit alors à mon amie : « Mais c’est moi qui chante ce générique ! ». Elle m’a dit : « Tu es sérieuse ? Gigi passe tous les jours et c’est très sympa, on regarde. Je ne savais pas que tu avais fait ça ! ». Là j’ai réalisé que, ce qui n’était qu’une maquette au départ, a bien servi au final…

En avril 1983, vous avez signé les paroles du générique américain (version TV) de Moon Madness alias Le Secret des Sélénites interprété par Lionel Leroy (Apollo) et dans lequel vous êtes créditée à la fin.
Vous m’apprenez quelque chose, j’ignorais que mon nom avait été mentionné cette fois-ci. Je me souviens un peu de Jacques Cardona, mais c’est vague dans mon esprit. Je suis partie du générique français (interprété par Lionel Leroy, sous le pseudonyme du groupe Apollo, NDR) pour le traduire et l’adapter en anglais. Il m’arrivait de le faire dans ce sens ou dans l’autre et dans d’autres langues…

Dans le même temps, vous avez interprété aussi La Guerre dans l’espace avec Noam (choriste) une chanson additionnelle pour la bande originale du 33t de Bomber X.
Oui et je dois dire que j’aime aussi beaucoup cette chanson (à ne pas confondre avec L’Attaque de Bomber X, chanté par Noam ; les pistes deux titres ont été inversées sur le disque, NDR) !  Je crois me souvenir d’avoir croisé aussi Yves Martin (Lionel Leroy) au studio Sound Connexion. Nous avons enregistré tard le soir, comme d’habitude, après mes cours sous la supervision de Shuki Levy. Noam m’accompagnait pour tout ce qui est chœurs. C’est lui qui me disait souvent pour Bomber X, ou d’autres chansons que nous avons réalisé alors : « Fais plus comme-ci » ou « Je vois plus ta voix comme-ça ! ».  En tout cas, Noam est très talentueux et le feeling passait bien. J’étais beaucoup plus âgée que lui et il venait parfois en studio avec sa regrettée petite amie, Kira. Et à part ces chansons, je sais que l’on a enregistré également en duo une maquette d’une chanson douce en anglais qu’il souhaitait produire. Il chantait dans le style de Michael Jackson et j’alternais avec lui. Mais je ne sais pas ce que c’est devenu. Il faudrait demander à Noam, peut-être qu’il s’en rappellera…

Comment avez-vous vécu l’arrêt de votre collaboration avec le tandem Saban/Levy ?
Je suis restée jusqu’en 1985 qui fut aussi l’année où j’ai commencé a enseigné à plein temps au niveau universitaire où j’ai connu mon futur mari, Kevin. Je commençais à me lasser de devoir me battre sans arrêt pour tenter de percer dans la musique. De plus, il fallait tout cumuler : mes cours, les concerts en dehors, plus les enregistrements chez Saban. C’est une question d’organisation et j’y arrivais, mais au bout d’un moment ça devenait trop fatiguant. Puis, j’ai épousé Kevin, et nous avons eu un fils. À partir de là, j’ai plutôt abandonné ma carrière de chanteuse, sauf pour faire de la musique avec Kevin. Ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard environ que je me suis rendu compte que Haim Saban avait depuis construit un empire en faisant fortune avec Power Rangers. Le temps du petit studio balbutiant à Los Angeles au début des années 80 était bien loin. Un jour, je suis passée par hasard devant ses bureaux. C’était devenu un gigantesque building avec les lettres « Saban » écrites en grand. Je suis heureuse pour lui car il travaillait énormément, sans arrêt, mais sans renier la qualité. Il a donc ce qu’il mérite. Et surtout, fait rare, parti de rien et étant un homme puissant et philanthrope aujourd’hui gravitant dans les hautes sphères, je vois qu’il n’a rien perdu de sa simplicité et qu’il est très généreux investissant dans de nombreuses associations caritatives aux États-Unis comme en Israël.

Qu’avez-vous fait après ces années Saban ?
En tant qu’enseignante, j’ai eu la chance et le grand plaisir de donner des cours particuliers à des célébrités telles que Quincy Jones et sa femme à l’époque, Peggy Lipton, mais aussi Sidney Poitier et sa femme, Joanna ainsi que Cary Grant et sa femme, Barbara. En tant que chanteuse et interprète / adaptatrice de chansons, j’ai travaillé avec Donna Summer (comme parolière pour une chanson en italien), Don Henley des Eagles avec Johnny Can’t Read en français et en espagnol et sur lequel j’étais aussi choriste, ainsi que sur le titre Driving With Your eyes Closed sur l’album Building the Perfect Beast (disque de platine !). Sans oublier Placido Domingo et Mireille Mathieu (un album de chansons pour enfants intitulé Los Cuentos de Cri-Cri) puis l’album du film Sixteen Days of Glory au sujet des jeux olympiques de 1984 à Los Angeles et pour lequel j’ai écrit les paroles en anglais de la grande finale écrite par Giuseppe Verdi et interprétée par Placido, Inno delle Nazioni. J’ai aussi fait partie d’un groupe international, Daisy Chain dont le single No Time to Stop Believing in Love, est devenu un tube de discothèque dans les années 80.

Incroyable, tout ce travail accompli et anecdotes…
Hormis mes responsabilités d’enseignante et de chef de département pendant plusieurs années, j’ai aussi mis en place le programme « Summer in Paris » que j’ai dirigé de 2004 à 2014 ainsi qu’un autre programme « Summer in Montpellier », en 2009 et 2011. Pour les deux programmes, j’étais leader d’un groupe d’étudiants américains (quelquefois atteignant les 40 élèves !) voulant étudier en France. C’est tellement gratifiant en tant qu’enseignante de langue étrangère de voir les étudiants communiquer et se débrouiller en français. Je ne me lasse jamais de les voir abasourdis par la Tour Eiffel ou l’Arc de Triomphe !

Que faites-vous aujourd’hui ?
Bien qu’officiellement à la retraite, n’enseignant plus que quelques heures par semaine sur Zoom, aujourd’hui j’aime chanter en direct avec des amis artistes dans certains pianos bars de Los Angeles comme lorsque j’accompagne notamment le groupe de rock The So and So’s (2005). Puis, actuellement, avec mon mari, Kevin, sur contrebasse, et un ami pianiste, notre groupe Guys and Doll présente tout un concert de chansons de jazz, dans le genre Ella Fitzgerald dans un café près de chez nous une fois par mois. J’ai écrit également comme scénariste deux projets de longs métrages pour le cinéma, le premier s’appelant Frenchie qui est autobiographique et le second concernant la communauté mexicaine à Los Angeles.  Puis, j’ai signé comme auteur avec mon amie illustratrice, Hethie Parmesano, Vice Presidente Senior de NERA (Economy Consulting), deux livres pour enfant Zoe Goes to Bed (sorti le 26 février 2017) puis Zoe Gets Sick (26 août 2017) chez Wendover Books qu’on peut trouver sur Amazon. Ils racontent les aventures amusantes de Zoé une petite fille d’origine multi-ethnique et son gros chien.

Si l’occasion se présentait de venir chanter Gigi en France, vous seriez partante ?
Ah, mais carrément ! Ce serait avec grand plaisir et m’amuserait beaucoup, surtout si je pouvais y retrouver Noam !

Enfin, chanter un nouveau générique de dessin animé en français ou dans d’autres langues ?
Si la qualité suit et que c’est une équipe sérieuse, évidemment, là, également je ne dirais pas « non ».

Interview réalisée en novembre 2021 par Rui Pascoal


M.A.J du 25/02/2022 : Dans une première version de cette interview, certains génériques en italien ont été attribués à Dominique Mancinelli-Merrill, notamment celui de Gigi ou de Superbook. Il s’avère que ce n’est pas le cas, celui de Gigi étant chanté par Jehan “Gigi” Agrama.


Retrouvez d’autres anecdotes sur les chansons de dessins animés dans le livre La Belle Histoire des Génériques Télé, écrit par Olivier Fallaix et Rui Pascoal et publié chez Yniss Éditions !

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One Thought to “Dominique Mancinelli-Merrill : la première chanteuse de Gigi”

  1. Gosseboffe

    Super interview!! Merci à vous 2!
    Fred

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