Janice Mabry : de Ho Saï à Madame Pepperpote

À la fin de l’année 1984, la série Madame Pepperpote (Spoon Oba-san, en version originale) arrive en France, sur TF1, mais son générique n’est au départ qu’une version instrumentale des chansons originales japonaises. Au bout de quelques mois, un générique entraînant est créé spécialement pour la France. Le disque sort au cours de l’année 1986 chez Carrère et mentionne comme interprète une certaine Cynthia. En réalité, la voix est celle de Janice Mabry, une Américaine venue vivre en France quelques années plus tôt. Elle rencontre alors un certain succès en tant que chanteuse d’un groupe, Ho Saï, qu’elle a formé avec Jean-Pierre Ducos (alias Chris Comet, également co-auteur du générique de Madame Pepperpote).

C’est à San Francisco que nous avons retrouvé la trace de Janice Mabry. Elle revient pour nous sur son étonnant parcours et la création de ce générique.

L’interview

Depuis quand vous intéressez-vous à la chanson ?
Depuis que je suis toute petite ! J’ai toujours su que j’aimais chanter, mais je n’avais aucun lien particulier avec ce métier. Ma mère avait été actrice, elle chantait aussi, tout comme mon père, mais ils sont tous les deux devenus des entrepreneurs, loin du milieu de la musique. Quand j’avais 13 ans, on s’amusait avec deux copines à imiter des célèbres groupes féminins comme The Supremes, The Emotions, etc. On m’a toujours dit que j’avais une belle voix et que je devrais chanter.

Quand et pourquoi avez-vous quitté les États-Unis pour venir en France ?
C’était vers 1981, dans le cadre de mes études. J’ai toujours été passionnée par la littérature française, notamment celle des départements d’Outremer (Guadeloupe, Martinique…). Je voulais faire des recherches autour des auteurs francophones traitant de la Négritude (Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire…). Mais comme je travaillais en même temps pour vivre, j’ai dû arrêter car je n’avais plus le temps de suivre ces cours. Dans mon entourage, j’ai croisé des Américains vivant en France et, parmi eux, il y avait Arthur Simms. Il était un choriste très réputé. Il travaillait avec Carole Fredericks, Ann Calvert, Catherine Russel et bien d’autres. Un jour, une de ses choristes n’était pas disponible (Yvonne Jones) et c’est en m’entendant chanter dans la cuisine qu’il m’a proposé de la remplacer. Je me suis retrouvée en studio aux côtés de Carole et d’Ann, lors d’une session pour un artiste très célèbre, peut-être Alain Souchon (je ne suis plus très sûre !). Il y avait plein de gens, c’était intimidant, mais j’ai chanté et cela convenait. J’ai gagné quelque chose comme 200 dollars en deux heures, c’était énorme pour moi ! J’ai ainsi passé tout un été avec eux, en faisant des chœurs.

C’est ainsi que tout a commencé ?
Pas tout à fait car ensuite, on ne m’a plus appelée. C’est en croisant par hasard, dans la rue, un réalisateur qui se demandait où j’étais passée que j’ai recommencé à travailler. On cherchait alors une troisième personne pour accompagner Michel Sardou en tournée, aux côtés de deux choristes très réputées elles aussi, Nancy Ticotin et Shezwae Powell. Je suis venu répéter, c’était la première fois de ma vie que je chantais en live avec des musiciens ! J’ai été engagée, l’aventure a duré presque un an et c’est sur cette tournée (Vivant 83, NDR) que j’ai rencontré Jean-Pierre Ducos qui travaillait à la programmation des synthétiseurs.

Comment est né Ho Saï ?
Notre style est né de nos influences musicales respectives : Jean-Pierre était plutôt rock et moi, jazz. Notre musique était un compromis entre nos deux affinités. On a commencé par faire des maquettes et Jacques Revaux, fondateur du label Tréma (et compositeur de Sardou), nous a proposé un contrat. On a donc signé un premier disque avec Tréma, Rendez-vous, puis on est passé chez Disques AZ en 1985, avec les titres Pouring Rain et The Last One (mon préféré). Enfin CBS International a ensuite pris en charge la distribution mondiale de l’album Tightropes. Nous avons rencontré un joli succès d’estime, notamment en France. Le nom vient de Jean-Pierre, dont le patronyme complet est Ducos de la Houssaye.

Comment arrive, à priori vers 1985, le générique de Madame Pepperpote ? Vous étiez déjà en train de travailler sur Ho Saï, non ?
Yves El Baze, qui était à l’époque notre manager, nous amenait parfois ce genre de travail de commande : des chansons de publicité, des bandes originales de films… Vous savez, le succès de Ho Saï était très relatif, surtout au début ! On ne gagnait pas beaucoup et on était très contents d’avoir ces travaux à côté pour pouvoir manger.
Je me souviens très bien de cet enregistrement. On travaillait toujours de la même façon : je commençais par trouver une mélodie et Jean-Pierre la jouait en plaçant des arrangements. Et peu à peu, le morceau se construisait ainsi. Une fois la musique faite, on l’a donnée à Yves El Baze qui a écrit les paroles avec son frère Gérard. Évidemment, ça n’avait rien à avoir avec ce que l’on faisait jusque-là, mais j’étais contente de prendre, pour une fois, une voix pure, en soprano.
Quant aux voix des chœurs d’enfants, ce sont celles des filles de Jean-Pierre, Jessica et Audrey. Elles avaient peut-être 8-10 ans à l’époque et elles étaient ravies de faire cet enregistrement avec leur papa. On a doublé leurs voix pour donner l’impression d’avoir plus de monde.

Chanter ce générique en français a-t-il été difficile pour vous ?
J’ai plus de facilités de chanter en anglais, mais ce n’était pas difficile car à cette époque, je ne parlais que français. Cependant, il y avait beaucoup de mots à dire très vite : « l’abeille, le chien, le chat et la poule sont tous ses amis » (rires). De plus, la position des mots sur la musique est différente en français, par rapport à l’anglais. J’ai essayé de ne pas avoir d’accent américain, mais je pense que cela se sent quand même un petit peu.

Pourquoi le disque mentionne-t-il le nom de Cynthia et pas le vôtre ?
Je ne saurais pas vous dire car ce n’était pas ma décision, mais celle du producteur Yves El Baze. C’était peut-être une manière de dissocier l’activité de notre groupe de ces travaux de commande.

À cette époque, quelqu’un est venue faire la promotion du générique dans l’émission Vitamine sur TF1, déguisé en Madame Pepperpote. A priori, ce n’est pas vous qui avez fait cette télé. En savez-vous plus ?
C’est certain que ce n’était pas moi car les seules émissions que j’ai faite à la télévision étaient pour Ho Saï. Mais c’était courant à l’époque de prendre quelqu’un d’autre pour faire la promotion d’un disque. Ça ne me surprend pas !

Des gens dans votre entourage savaient-il que vous interprétiez cette chanson ?
Cela faisait surtout rire les enfants de la famille. Les parents de Jean-Pierre étaient fiers car ce genre de musique leur parlait davantage que celle de Ho Saï ! Et puis, quand cela passe à la télé, les gens s’imaginent que c’est important…

Auriez-vous imaginé que cette chanson serait encore connue, 35 ans plus tard ?
Non, jamais ! Même des années après, je n’aurais jamais pensé répondre un jour à une interview à propos de Madame Pepperpote ! Mais avec le recul, ce n’est pas si étonnant. Je me souviens encore très bien de cette chanson, preuve qu’elle était réussie.

Après Madame Pepperpote, vous a-t-on proposé d’enregistrer d’autres génériques ?
Non, on a surtout fait pas mal de publicités. Je me rappelle vaguement d’une d’entre-elles pour une marque de champagne ou je faisais une voice-over avec un accent volontairement prononcé. On a aussi travaillé sur quelques soundtracks de films.

Comment se termine l’aventure Ho Saï ?
À un moment, je me suis rendue compte que j’étais isolée. Pourtant, je faisais les mélodies, les paroles, le chant… mais ce sont les autres qui figuraient en haut des crédits. Je me sentais mise à l’écart. Par exemple, je n’apparaissais pas sur certaines photos : sur une couverture de disque (Pouring Rain), on ne voit même pas mon visage ! C’était devenue une bataille permanente pour exister, y compris lors du mixage pour que ma voix s’entende. J’en avais marre de me battre sur tout ! Après la distribution du disque par CBS, en 1987, il était temps de tourner la page.

Vous décidez alors de retourner aux États-Unis…
Oui, vers 1990, avec l’aide de Herb Cohen que nous avions rencontré lors d’une tournée. Il était manager pour Linda Ronstadt, George Duke et plein d’artistes américains. Il m’a mise en contact avec des personnes qui m’ont permis de préparer mon premier album solo. Toutefois, je n’arrêtais pas de changer de producteur. Un jour on m’annonçait que le contrat allait être signé, mais au final, rien n’avançait et j’avais une fille à élever. J’ai des amis musiciens ou chanteurs, la plupart ne savent faire que ça. Moi, j’avais d’autres cordes à mon arc et, au bout de trois ans, j’ai dû prendre une grande décision : j’ai réalisé que, si en France j’avais pu vivre de la musique, c’était bien plus difficile aux États-Unis. J’ai un grand respect pour celles et ceux qui se battent pour rester au top, comme Madonna, mais c’est très difficile de faire ce parcours tout en restant une bonne mère. On doit être entièrement dévoué à son travail et à son producteur ! En France, c’est plus simple de garder le contrôle de sa vie. On peut arriver à gérer les deux, dans une certaine mesure.
Avant de me lancer dans la musique, je travaillais déjà comme monteuse pour deux chaînes de télévision à San Francisco. J’ai donc décidé de retourner vivre en Californie pour reprendre une activité autour de la télévision, du cinéma et du théâtre.

Depuis, vous avez produit des documentaires, un film (avec Gary Dourdan, Black August, en 2007), vous écrivez aussi pour des magazines… Où trouvez-vous le temps de faire tout ça ?
La créativité, ça ne s’active pas seulement pas aux heures de bureaux. Si on a une idée à deux heures du matin, il faut la mettre en œuvre. J’ai la chance d’avoir des contacts pour faire toutes ces choses. Je suis autodidacte et j’adore continuer d’apprendre. La plupart de mes amis pensent à la retraite, mais moi je ne veux pas m’arrêter !

Que faites-vous actuellement ?
Je travaille pour une émission appelée Black Renaissance, diffusée sur une chaîne locale de CBS à San Francisco. Je reçois régulièrement des entrepreneurs afro-américains, des célébrités, etc.
Récemment, grâce au consulat français à San Francisco, j’ai pu suivre un échange entre les villes d’Oakland (Californie) et de Saint-Denis (en France). Chaque délégation a rendu visite à l’autre afin de confronter ses problèmes et la manière dont ils y font face. C’est une approche qui m’intéresse tout particulièrement car elle permet de valoriser ces quartiers, notamment à travers l’art et le mieux vivre ensemble.

Janice Mabry et le chanteur Sting

Revenez-vous parfois en France ?
Jean-Pierre était mon époux. On est aujourd’hui divorcé, mais j’ai toujours de la famille et des amis en France. J’ai une fille qui est à moitié française. Je garde encore énormément d’attaches. Depuis les États-Unis, je regarde aussi TV5 Monde. Je vois d’ailleurs que Michel Drucker est toujours là, c’est étonnant (rires) ! Je me rappelle que, dans les années 1980, il nous avait remis un trophée du clip d’or pour The Last One.

Une ressortie des albums de Ho Saï serait-elle possible ?
Ce serait bien ! Il y a quelques années, Jean-Pierre m’a dit qu’il y avait un regain d’intérêt. Quelqu’un m’a également contactée depuis le Brésil car il a fait une cover de The Last One en portugais.
Vous savez, lorsque j’ai arrêté de travailler avec Ho Saï, j’ai perdu des amis. Mais le temps a passé depuis et je suis heureuse de voir que notre musique continue de vivre.

Et venir chanter un jour Madame Pepperpote, si l’occasion se présentait ?
Pourquoi pas, c’est facile à chanter !

Un dernier mot pour ceux qui liront cette interview en France ?
Je voudrais remercier tout particulièrement Michel Sardou. C’est grâce à lui que je suis arrivée dans la musique, dans un monde que je n’aurais jamais imaginé atteindre. Le jour où il m’a entendu pour la première fois, lors de ces fameuses répétitions, il aurait pu me renvoyer chez moi et j’aurais alors eu une vie complètement différente. Je lui dois beaucoup, ainsi qu’au producteur Yves El-Baze.

Interview réalisée le 10 décembre 2019 (mise à jour en mai 2020) par Olivier Fallaix et Rui Pascoal

Crédit photos Janice Mabry :  John Anglin

À propos de Gigi

On peut lire sur Internet que l’interprète de Madame Pepperpote est aussi celle du premier générique de Gigi. Même si la voix semble proche, avec un léger accent américain, il apparaît qu’il n’en est rien. Janice Mabry n’a aucun souvenir de cette chanson et elle n’a jamais croisé la route du duo Haim Saban / Shuki Levy, les créateurs du générique de Gigi.


Retrouvez d’autres anecdotes sur les chansons de dessins animés dans le livre La Belle histoire des génériques télé, par Olivier Fallaix et Rui Pascoal !

 

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